Écrit

Le besoin de se justifier

Le besoin de se justifier

Nous passons une part démesurée de notre vie à prouver que nous valons quelque chose.
Et la plupart du temps, nous ne le voyons même pas.

On déroule son CV comme on plaide une cause. On soigne ce qu’on montre de soi pour qu’on nous trouve intéressant, utile, à la hauteur. Dans une conversation, on se défend avant même d’être attaqué.

On explique pourquoi on a fait ce choix, pourquoi on a pris du retard, pourquoi on mérite d’être là. Même le repos, il faut le justifier : « je l’ai bien gagné ».
Comme si exister, simplement, ne suffisait jamais — comme s’il fallait constamment produire le ticket d’entrée.

D’où vient cette fatigue

Je crois qu’elle vient d’un monde qui a fait de notre valeur une chose conditionnelle.
On ne nous accorde pas une place : on nous demande de la mériter, encore, et de la remériter sans cesse.

Sois performant, sois rentable, sois visible, sois pertinent. La valeur n’est plus quelque chose que l’on est ; c’est quelque chose que l’on doit démontrer, et la démonstration n’est jamais close.
Dès qu’on relâche, le doute revient : et si je ne valais que ce que je viens de prouver ?

Quand on devient un dossier

C’est épuisant, et c’est plus grave qu’une simple fatigue.

Car à force de devoir se justifier, on finit par devenir, à ses propres yeux, un dossier à défendre.
On s’habite comme on gère une réputation. On surveille l’effet qu’on produit. On confond ce qu’on vaut avec ce qu’on a réussi à montrer.

Et l’enfant qu’on a été, celui qui jouait sans se demander s’il était à la hauteur, on l’a perdu quelque part en route, sous les preuves accumulées.

Une question qui déplace

Je me suis longtemps demandé comment on sort de là.
Et je n’ai pas trouvé de méthode — je me méfie d’ailleurs des méthodes pour cesser de se justifier, qui sont encore une façon de se justifier mieux.

Ce que j’ai trouvé, c’est plutôt une question, et elle a suffi à déplacer quelque chose : et si ma valeur ne dépendait pas de ce que j’en montre ?

Non pas une valeur qu’il faudrait gonfler à coups d’affirmations positives.
Une valeur qui précéderait la performance, tout simplement. Qui serait là avant le résultat, avant le regard des autres, avant la preuve.

Quelque chose comme une dignité qui ne se gagne pas parce qu’elle n’a jamais été à gagner.
On la reconnaît, ou on l’oublie ; on ne la mérite pas.

Le réflexe quotidien

Je ne prétends pas vivre constamment à cette hauteur.
Le réflexe de me justifier revient chaque jour, plusieurs fois par jour. Mais maintenant je le repère.

Je sens le moment où je m’apprête à plaider ma cause sans qu’on me l’ait demandée, où je vais expliquer, prouver, mériter.
Et parfois — pas toujours, mais parfois — je me tais.

Je laisse l’instant exister sans le justifier.
C’est étrangement difficile, et étrangement reposant.

Ce que cela dit de nous

Je crois qu’il y a là quelque chose de plus vaste qu’une affaire personnelle.

Une société entière qui somme chacun de prouver sa valeur avant de lui faire une place produit forcément des êtres essoufflés, sur la défensive, jamais tout à fait tranquilles.
Et une civilisation qui pousse cette logique jusqu’au bout finit par s’épuiser — et peut-être, à terme, par courir à son propre effondrement.

Ce que nous prenons pour de la lucidité ou de l’exigence n’est souvent que la peur, généralisée, de ne pas valoir assez.

Cette intuition, je ne fais que l’effleurer ici. Je lui consacre une part bien plus large d’un manuscrit auquel je travaille depuis des années, La Sageocratie : j’y cherche à comprendre comment une humanité pourrait cesser de fonder sa valeur sur la performance et la preuve, et ce que deviendrait un monde réorganisé autour d’une dignité qui ne se mérite pas, mais se reconnaît.
C’est trop vaste pour ces quelques lignes.

Le jour où ce livre paraîtra, chacun pourra, s’il le souhaite, y entrer plus avant et descendre vers ce qui n’est ici qu’à peine esquissé.

Pour l’instant, je m’en tiens à ce petit exercice, le plus humble et le plus exigeant que je connaisse : laisser de temps en temps les choses être, sans avoir à les défendre.
Et me souvenir que je n’ai, au fond, rien à prouver à personne — surtout pas à moi-même.